1.1.1 Matérialisme et Spiritualisme 1
- Marc Elian
- 23 mars
- 4 min de lecture
Pourquoi la dialectique revient aujourd’hui, et pourquoi elle avait disparu
Introduction : quand une aporie revient sous un autre nom
Dans la première partie, j’ai montré comment certaines théories sur la conscience glissent vers des prophéties d’effondrement.Mais pour comprendre pourquoi ces glissements reviennent aujourd’hui avec une telle force, il faut replacer cette tension dans une histoire beaucoup plus longue.
Car ce que nous vivons aujourd’hui — la polarisation entre spiritualisme et matérialisme — n’est pas nouveau. C’est une aporie ancienne, un problème qui revient régulièrement dans l’histoire de la pensée, mais sous des formes différentes.
Et l’un des outils philosophiques qui a tenté de résoudre cette aporie, c’est la dialectique.
1. La dialectique de Hegel : ce qu’elle est vraiment (et ce qu’elle n’est pas)
On enseigne souvent la dialectique de Hegel de manière simplifiée :
thèse
antithèse
synthèse
Mais cette présentation est trompeuse.Hegel lui-même n’a jamais formulé sa pensée ainsi. Ce schéma est une reconstruction pédagogique, utile mais réductrice.
Ce que Hegel propose réellement, c’est une idée beaucoup plus subtile :
👉 une pensée ne peut être comprise qu’en intégrant ce qui lui résiste.
La dialectique n’est pas un jeu de ping‑pong entre deux idées. C’est un mouvement interne de la pensée, où :
une position rencontre sa limite,
cette limite devient son contraire,
et la pensée doit intégrer ce contraire pour avancer.
La dialectique n’est pas un compromis. Ce n’est pas une moyenne. Ce n’est pas une synthèse molle.
C’est une transformation.
Et c’est précisément ce qui manque aujourd’hui dans le débat spiritualisme / matérialisme.
2. Pourquoi la dialectique a été si difficile à manier
Historiquement, la dialectique a été un outil puissant… mais dangereux.
Pourquoi ?
Parce qu’elle exige une chose très difficile :
👉 choisir la bonne antithèse.
Si l’antithèse est mal posée,la synthèse est fausse.Et si la synthèse est fausse,le système entier s’effondre.
C’est exactement ce qui s’est passé avec Marx.
3. Marx : une tentative de dialectique matérialiste
Marx reprend la dialectique de Hegel, mais il la renverse :
chez Hegel, l’esprit est premier (idéalisme),
chez Marx, la matière est première (matérialisme).
Marx pense que :
la thèse = les conditions matérielles,
l’antithèse = les contradictions sociales,
la synthèse = une société sans classes.
C’est une tentative ambitieuse d’appliquer la dialectique au réel, à l’économie, à l’histoire.
Mais elle repose sur un choix fondamental :
👉 l’antithèse de la matière serait la lutte des classes.
Or ce choix s’est révélé… discutable.
Et surtout :il a produit des synthèses catastrophiques lorsqu’on a tenté de les appliquer politiquement.
URSS, Chine maoïste, Cambodge, Cuba : la dialectique matérialiste a produit des systèmes fermés, dogmatiques, parfois meurtriers.
Pourquoi ?
Parce que l’antithèse était mal posée.
4. Sartre : “le marxisme est indépassable… mais incomplet”
Sartre, qui a vécu l’effondrement du marxisme comme horizon intellectuel, a formulé une phrase célèbre :
“Le marxisme est l’horizon indépassable de notre temps.”
Mais il ajoute immédiatement :
“… à condition de l’ouvrir à ce qu’il a exclu.”
Et qu’a‑t‑il exclu ?
la subjectivité,
l’expérience vécue,
la liberté,
l’imaginaire,
l’angoisse,
la conscience.
Autrement dit :👉 tout ce que le spiritualisme contemporain remet aujourd’hui sur la table.
Mais Sartre, fidèle à son athéisme, refuse de considérer le spiritualisme comme une antithèse valable.Il l’écarte d’un revers de main.
Ce refus a laissé un vide.
Et ce vide, c’est le New Age qui l’a rempli.

5. Le 20e siècle : une succession d’antithèses manquées
Après l’échec du marxisme, le 20e siècle a cherché d’autres antithèses :
la psychanalyse,
l’existentialisme,
le structuralisme,
le post‑structuralisme,
le post‑modernisme,
les neurosciences,
la phénoménologie.
Chacune de ces approches a tenté de répondre à la question :
👉 qu’est‑ce qui manque au matérialisme pour produire une synthèse vivable ?
Mais aucune n’a osé poser l’antithèse suivante :
👉 le spiritualisme.
Pourquoi ?
Parce qu’il était associé :
à la religion,
à l’irrationnel,
au dogmatisme,
au passé,
à l’obscurantisme.
Il était considéré comme une impasse.
Et pourtant…
6. Le 21e siècle : le retour du spiritualisme sous une forme inattendue
Aujourd’hui, le spiritualisme revient, mais sous une forme nouvelle :
non religieuse,
non dogmatique,
non institutionnelle,
souvent psychologique,
souvent énergétique,
souvent liée à la conscience.
Ce n’est plus l’idéalisme du 18e siècle. Ce n’est plus la métaphysique de Hegel. Ce n’est plus la religion.
C’est un spiritualisme expérientiel, un spiritualisme du vécu,un spiritualisme du corps subtil,un spiritualisme du “ressenti”.
Et c’est précisément ce que le New Age (ou plutôt le New Thought) met en avant.
Ce spiritualisme n’est pas une solution. Mais il est l’antithèse oubliée.
Et c’est pour cela qu’il revient avec une telle force.
7. Pourquoi cette antithèse est centrale aujourd’hui
Parce que :
le matérialisme a montré ses limites,
le marxisme s’est effondré,
la psychanalyse s’est fragmentée,
les neurosciences ne suffisent pas,
le post‑modernisme a épuisé le sens,
et la science ne répond pas à l’angoisse existentielle.
Le spiritualisme revient parce qu’il occupe un espace laissé vacant.
Il n’est pas la solution.Mais il est la question.
Et la dialectique ne peut avancer que si la question est posée.
Conclusion : nous sommes à un moment dialectique
Nous sommes dans une situation où :
la thèse = le matérialisme scientifique,
l’antithèse = le spiritualisme contemporain,
la synthèse = encore inconnue.
Et c’est précisément pour cela que les glissements rhétoriques entre science et spiritualité sont si puissants aujourd’hui.
Ils sont les symptômes d’une dialectique en cours.
Dans la prochaine partie, j’explorerai :
comment définir précisément cette antithèse spiritualiste,
comment la distinguer de l’idéalisme classique,
comment éviter les dérives du New Age,
et comment préparer une synthèse qui ne soit ni dogmatique, ni naïve, ni totalisante.

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