1.1.3 Matérialisme et Spiritualisme 3
- Marc Elian
- 30 mars
- 4 min de lecture
Glissements rhétoriques entre science et spiritualité
Partie III : Le courant post‑freudien : le retour clandestin du corps, de l’âme et de l’énergie
Comment ce courant a préparé, sans le vouloir, le terrain du New Age contemporain.
Introduction : ce que Freud a fermé, d’autres ont tenté de le rouvrir
Freud a ouvert une brèche immense dans la compréhension de l’humain.Mais il a aussi fermé plusieurs portes :
la porte du corps (réduit à la pulsion),
la porte de l’âme (refusée comme concept),
la porte de l’énergie (assimilée à la libido),
la porte du symbolique non‑linguistique,
la porte du mythe comme expérience,
la porte du spirituel.
Ce que Freud a refusé, d’autres ont tenté de le réintroduire — parfois contre lui, parfois malgré lui, parfois en secret.
Ce courant post‑freudien est essentiel pour comprendre le New Age contemporain, car il a réintroduit :
le corps,
l’énergie,
le mythe,
l’âme,
l’expérience,
la phénoménologie,
la dimension spirituelle.
Mais il l’a fait sans cadre, sans cosmologie, sans épistémologie, sans garde‑fous.
C’est ce qui explique le chaos actuel.
1. Groddeck : la psychosomatique comme retour du corps vivant
Georg Groddeck (début 20e siècle) est le premier à dire :
👉 le corps parle.
Pour lui :
le symptôme est un langage,
la maladie est un message,
le corps est un sujet,
l’inconscient est incarné.
C’est une rupture radicale avec Freud, qui voyait le corps comme un simple support pulsionnel.
Groddeck réintroduit :
le vital,
le somatique,
le symbolique corporel,
une forme d’énergie pré‑psychique.
Il ouvre la voie à tout ce qui deviendra plus tard :
la psychosomatique,
les thérapies psychocorporelles,
les approches énergétiques,
les médecines alternatives.
Mais Groddeck n’a pas de cadre métaphysique. Il ouvre une porte… sans savoir où elle mène.
2. Reich : l’énergie vitale comme antithèse clandestine
Wilhelm Reich, élève de Freud, va beaucoup plus loin.
Il introduit :
l’armure caractérielle,
la cuirasse musculaire,
la circulation énergétique,
l’orgone (énergie vitale).
Reich réintroduit ce que Freud avait expulsé :
👉 une énergie vitale quasi‑spirituelle.
Il propose une vision :
holistique,
énergétique,
corporelle,
cosmique.
Reich est exclu, persécuté, ridiculisé.Mais son influence sera immense dans les années 1960–1970.
Il devient la source souterraine de :
la bioénergie,
la respiration holotropique,
les thérapies corporelles,
les approches énergétiques modernes.
Reich est le chaînon manquant entre Freud et le New Age.
3. Lowen : le corps comme mémoire vivante
Alexander Lowen, élève de Reich, systématise l’approche :
le corps garde la mémoire,
la posture raconte l’histoire,
l’énergie circule ou se bloque,
la thérapie passe par le mouvement.
Lowen réintroduit :
le souffle,
la verticalité,
la vitalité,
la présence.
Il propose une psychologie incarnée, presque spirituelle, mais sans cosmologie.
C’est une antithèse au matérialisme…mais une antithèse incomplète.
4. Jung : le retour de l’âme, du mythe et du symbole
Carl Gustav Jung est le plus important de tous pour comprendre le spiritualisme contemporain.
Jung réintroduit :
l’âme (anima),
l’inconscient collectif,
les archétypes,
les synchronicités,
les mythes,
les symboles,
l’alchimie,
les traditions spirituelles.
Jung est le premier à dire :
👉 la psyché a une dimension spirituelle irréductible.
Il ouvre la porte à :
la psychologie transpersonnelle,
les approches chamaniques,
les thérapies symboliques,
les pratiques énergétiques,
les mouvements ésotériques modernes.
Et surtout :Jung est profondément influencé par la Théosophie (Blavatsky, Steiner), même s’il le dit rarement.
Jung est la racine noble du spiritualisme contemporain.
5. Binswanger et la phénoménologie existentielle : l’être‑au‑monde
Ludwig Binswanger, élève de Freud, introduit la phénoménologie dans la psychanalyse.
Il propose :
l’être‑au‑monde,
la compréhension existentielle,
la dimension ontologique de la souffrance.
C’est une tentative de réintroduire :
le sens,
la présence,
la subjectivité profonde.
Mais Binswanger reste dans un cadre philosophique. Il ne propose pas de cosmologie.
6. La contre‑culture des années 1960–1970 : l’explosion
Les années hippies sont le moment où tout cela explose :
Reich,
Lowen,
Jung,
Groddeck,
la phénoménologie,
la Théosophie,
le yoga,
le zen,
le chamanisme,
les psychédéliques.
Tout se mélange.
C’est la première apparition du spiritualisme expérientiel :
non religieux,
non institutionnel,
psychocorporel,
énergétique,
symbolique,
communautaire.
Mais ce mélange est :
chaotique,
non structuré,
non épistémologique,
non dialectique.
C’est un laboratoire… mais sans méthode du fait qu'il est souvent anti-intellectualiste, en écho au post structuralisme et le post modernisme issu de la contre culture de 1968.

7. Internet (2000–2020) : le grand mélangeur anthropologique
Avec Internet, tout cela se mondialise.
Internet devient :
un accélérateur,
un amplificateur,
un mélangeur,
un chaos créatif.
On y trouve :
Jung vulgarisé,
Reich déformé,
Lowen simplifié,
Théosophie recyclée,
chamanisme pop,
neurosciences mal comprises,
quantique fantasmé,
astrologie psychologique,
énergétique intuitive.
C’est un tsunami spiritualiste.
Et face à ce tsunami :
👉 le matérialisme scientifique se sent débordé.
Il réagit par :
le scepticisme agressif,
la réduction,
la disqualification,
la panique.
Ce qui renforce encore le spiritualisme.
Conclusion : pourquoi il faut définir un spiritualisme non‑New Age
Le spiritualisme contemporain n’est pas l’idéalisme du 18ème siècle. Il n’est pas la religion. Il n’est pas la métaphysique classique.
C’est un spiritualisme :
psychologique,
corporel,
énergétique,
symbolique,
expérientiel,
fragmenté,
mondialisé,
sans cadre.
Il est l’antithèse oubliée du matérialisme.Mais il est aussi un chaos.
La tâche aujourd’hui est donc double :
distinguer le spiritualisme du New Age,
définir un spiritualisme rigoureux, non totalisant, non naïf,
préparer une synthèse dialectique possible.
C’est ce que j’aborderai dans la Partie IV.
👉 Suite réservée aux abonnés dans la Partie IV : “Définir un spiritualisme non‑New Age”.

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